La poule et l'albatros

Publié le par S ROY

1 - Le combat fait rage. Les guerriers embusqués derrière un gros pavé moussu sont prêts à assaillir par surprise l'armée ennemie. A l'attaque ! Murmure l'enfant, en jetant un fantassin contre un cavalier. Allongé à l'écart, un bidasse estropié est figé dans une éternelle agonie et observe de loin la scène.  Eric construit une montagne en amassant le gravier chaud de la cour et y place l'éclopé, à l'abri du carnage.

   Le vent frais, dont l’haleine dirige vers lui des senteurs de lavande provençale et le caquetage amical des poules, renverse soudain d'une bourrasque sans pitié les fragiles petits personnages. Ce soir, le temps est à l’orage. Eric remet patiemment debout ses soldats en plastique.

A l'intérieur, Maman allume la radio.

“ Don't be cruel

My heart is true”

   Un faible bruit de moteur peinant à gravir la côte émerge peu à peu en fond sonore, puis recouvre les paroles de la chanson. Les hauteurs où ils habitent, lui et maman, sont hostiles aux visiteurs. Eric disperse le champ de bataille de coups de poing rageurs et écrase sa colline éphémère d'un coup de talon. Le soldat blessé est enterré et disparaît. Le gamin dresse l’oreille. Les voitures se rapprochent. Ils viennent chez eux, maintenant c’est sûr.

   Maman a entendu, elle aussi et crie quelque chose qui s'envole au vent. L’injonction de rentrer, sûrement. Une idée, vite ! Le poulailler. Eric se replie vers une position sûre : l’espace étroit entre la cloison en planche de l’abri des poules et le mur en parpaing du mas. Un peu froid et peu de possibilité de mouvement, mais plus sûr que le trou derrière les anciennes toilettes, ou le dessus du toit invisible de la lucarne du grenier.

   Le poulailler abritera Eric de la pluie qui pourrait survenir d’un moment à l’autre. Le ciel est menaçant.

Pour aller vers le premier étage et se dissimuler sous le grand lit, il faudrait traverser l’entrée, au risque de tomber nez à nez avec maman. Et il soupçonne la fosse tapissée d'herbes hautes, qui présente l’avantage d’être confortable, à défaut d’être abritée, d’avoir été découverte par maman.

   Le poulailler a plusieurs autres avantages : le caquètement incessant des volatiles couvre les bruits qu’il pourrait produire à la longue – Maman a l’oreille fine - le grouillement des oiseaux écervelés, l’odeur de leur fiente, qui lui sont si agréables, indisposent maman. Elle a horreur des bêtes et des raisons purement économiques seulement l’ont amené à monter un semblant de basse-cour.

   Maman croit qu’Eric partage ses goûts et ses dégoûts en toutes choses. Il ne l'en a pas dissuadé, mais a encouragé chez elle cette tendance. Il sera à-peu-près en sureté, là, protégé par ses bruyantes complices.

   Plaqué contre le mur froid, Eric entend deux voitures se garer juste devant la maison. Il perçoit le bourdonnement des voix dans la salle à manger. Les policiers sont trois : deux hommes et une femme. La voix de sa mère est calme, puis irrité et monte ensuite vers les aigus. On l’appelle. Il ne bouge pas, bien entendu. Il respire à peine. Il sourit : des étrangers ! Ils n’ont aucune chance de découvrir sa cachette !

   Aplati contre le mur il les écoute repartir. Il sortira, dans une heure ou deux, cela devrait suffire pour être seul et donc, en sécurité.

 

2 -" Lorsque j’ai découvert que j’étais enceinte, je ne vous cache pas que ça m’a un peu contrariée…Je ne me suis jamais conçue comme une mère. Jeune femme, mon ambition n’a jamais été de fonder une famille. Je n’ai jamais pu comprendre les filles qui cherchaient à tout prix à séduire les hommes et pour cela, dénudaient leurs jambes, leurs cuisses, leurs seins, tout ce qu’elles pouvaient exhiber.

Apparemment, ça leur était agréable d'être regardées, dévorées des yeux par les hommes. Plus les hommes ne voyaient en elles que leur physique et uniquement leur physique et plus elles se sentaient bien et mise en valeur et admirées. Moi, le regard concupiscent des hommes me gêne. Plus vous vous « mettez en valeur » comme elles disent, plus leurs regards se font brillants et stupides et plus moi, je me sens reluqué comme un morceau de viande à consommer. Quand un homme vous désire, vous n'êtes pas un être humain pour lui, mais de la chair à consommer.

Jeune fille, je fuyais les hommes, les considérant avec crainte et même du dégoût… Les hommes sont poilus, ils ont des grosses mains, de grands pieds, ils suent, ils ont une propension à la violence et à l’égoïsme.

Cette poussière, cet animalcule, ce minuscule embryon caché en moi et malgré moi, me paraissait relever davantage d’une maladie, d’un virus hostile, que d’un futur être humain. Ce gamin ne fut pas désiré. Puis, peu à peu, je me suis faite à cette idée. Le destin m'envoyait un enfant. Je voulais une fille, j'eus un garçon et je m'y résignais. Le sort m'a envoyé bien des épreuves depuis ma naissance et ce petit allait prouver que je savais relever les défis du destin...

LE PERE ? Le père n'existe pas, ou si peu. C'était un idiot avec qui j'ai couché presque sans m'en apercevoir. Par mégarde. Je lui ai plutôt cédé par pitié, d'après le souvenir qu'il me reste de cet épisode. Un crétin, un ouvrier agricole sans aucune sorte d'éducation, qui était tombé amoureux de moi, dieu sait pourquoi. Il leur suffit de voir de belles cuisses, de beaux seins, une belle chute de reins et ces créatures perdent leurs moyens, le peu qu'elles ont d'esprit et deviennent des obsédés lamentables.

Le bébé est enfin arrivé. Un beau garçon de 2, 3 kg. Jusqu’à trois ans, je m’occupais exclusivement de satisfaire ses besoins physiques : je le lavais, le nourrissais, l’habillais, le soignais quand il était malade. Vint enfin venu le temps de commencer son éducation.

Je débutais ma leçon inaugurale par un sujet qui me sembla à son niveau. Je lui montrais un œuf tout frais sorti du poulailler et lui demandait :

-Comment s’appelle cet objet ?

-A quoi sert-il ? 

-De quoi est-il constitué ? 

Sa tête arrivait tout juste à la hauteur de la table de la cuisine au milieu de laquelle j’avais posé l’objet d’étude. Il se haussa sur la pointe des pieds pour voir ce dont il s’agissait et resta stupide, les yeux fixés sur l’œuf, comme s’il n’en avait jamais vu de sa vie. Je répétai plus doucement :

Je te demande :

1 –Comment s’appelle cet objet ?

2 –A quoi sert-il ?

3 –De quoi est-il constitué ? 

J’eus beau le menacer, le cajoler, l’implorer, le sommer de répondre, de parler, de dire n’importe quoi, ce qui lui passait par la tête, rien n’y fit : il resta muet, non seulement le jour suivant, mais les sept autres jours qui suivirent. J’ai souvent lu que l’éducation est avant tout affaire de patience et de répétition. Je continuai donc, sans me laisser décourager ni par son mutisme, ni par son air stupide, ni par ses larmes, ni par ses cris. Malgré tout, l’esprit traçait son chemin, lentement, souterrainement et au matin du huitième jour il prononça doucement, mais distinctement :

-in : eu ?

-de : mangé ?

-toi : pirre bébé poule ?

J’acquiesçais enfin de manière solennelle et lui donnait l’œuf du jour à manger, cuit à la coque. Il le dévora. La première leçon venait de commencer à porter ses fruits. Pour fêter ça, je descendis au village boire quelques piquons bière. Je m'accorde de temps en temps des récréations pendant lesquelles je bois, je fume et j'abandonne pour un temps mon rôle d'éducatrice. Cela me détend et me permet de laisser reposer l'enfant.

J’ai aménagé depuis, en vue de ces moments de répit nécessaires, une pièce spéciale, sans fenêtre, où il peut méditer à son aise. Je veux que son esprit soit pur. Je veux le protéger de la corruption du monde. L’obscurité est propice à la méditation. Mais, à l’époque, je n’avais pas encore pris cette mesure. En revenant, je le trouvais installé en plein milieu du poulailler, assis parmi la fiente et les poules. Il avait fait une razzia sur les œufs et le lendemain, il fut malade. Je le punis en le privant de leçon, ce qui n’eut pas l’air de l’affecter outre mesure."

 

3 -   Eric court dans la garrigue sous un soleil brûlant. Son anorak s’accroche aux branches, ses bottes fourrées le fond trébucher sur les pierres. Il perd son bonnet plusieurs fois, le ramasse hâtivement et repart. Il arrive enfin en vue du cabanon et appelle :

-Monsieur Pierre ! Monsieur Pierre !

   Un homme vigoureux, le torse nu couvert de tatouages, en short et sandalettes, apparaît brusquement, venu de derrière le réduit en bois.

-Tiens ! Mais c’est mon copain ! Qu’est-ce que tu fais par ici mon couillon ? 

-Ils ont emmené Maman ! Ils ont emmené Maman !

-Qui a emmené ta Maman, mon bonhomme ? 

-Les méchants ! Je les ai entendus ! Mais j’étais caché ! Ils m’ont cherché ! Ils m’ont appelé, mais ils m’ont pas trouvé ! »

-Tu es comme pierrot, toi, hein, mon bonhomme ? On te trouve pas quand on te cherche, hein ?

-Ben, oui, vaut mieux pas !

   Eric s’approche de Pierre. Silence. L’homme l’examine pensivement et fait la moue.

-Alors, vieux, comme ça, t’as toujours froid ? 

   Le gamin hausse les épaules

-Ben oui, j’suis pas réchauffé comme toi, j’ai froid moi ! 

-Et les gens, c’était qui ? Tu sais ? 

-Ben non 

-Comment ils étaient ? 

-Méchants. Maman était pas contente. Elle criait et elle disait : Mais puisque je vous dis qu’il y a une erreur !  

-Bon. Les méchants, c’était pas des méchants. Ils ont emmené ta maman en prison et il faut que je t’emmène en bas, à la ville. 

-Mais j’y suis jamais allé, moi, à la ville ! Je veux pas y aller, c’est dangereux !

- Je t’ai déjà dit que non, c’était pas dangereux. C’est maman qui t’a dit ça. Mais c’est pas vrai. Tu te rappelles ce que je t’avais dis ? Hé bien, c’est ce soir. C’est arrivé. 

-Ha bon ! On part ce soir, alors ? 

-Oui. Tu te rappelles, je t’ai parlé des policiers ?

-Oui. Ils ne font pas de mal aux petits garçons.

-Oui. Ils ne font du mal qu’aux grandes canailles comme moi. Tu sais ça, hein ?

-Oui. Tu m’as dit : « Je suis une canaille ».

-Oui. Exactement. Je suis une canaille.

-La première fois que je suis venu, tu m’as appris à compter.

-Et toi, tu m’as parlé de maman.

Ils s’assoient dans l’herbe et regardent devant eux en silence. Eric ajoute :

-Je suis venu le troisième jour. Je t’ai parlé de l’œuf. J’étais heureux de parler à quelqu’un qui pose pas des questions.

-Moi aussi, j’étais heureux de te parler, bonhomme. Mais les meilleures choses ont une fin. J’étais heureux de voir ta petite binette. Je t’en ai appris des trucs, hein, crevette ? Allez, en route, bonhomme ! On va au commissariat ! Tu verras, ils sont pas méchants avec les minots, là-bas !

-Le quatrième jour, tu m’as dis que maman était pas gentille et j’étais furieux.

-« Il faut partir, bonhomme. » Eric garde les yeux au sol. L’orage est venu. Quelques gouttes commencent à tomber.

-Le cinquième jour, tu m’as expliqué les poules.

-« Il faut partir, viens bonhomme. »

-Le sixième jour…

-« Je suis désolé, bonhomme. Il faut partir. 

 

4 - La mère est assise en face d'un psychologue prenant des notes sur un grand cahier, au commissariat

-"Quand il avait bien travaillé, pour le récompenser, je le laissais divaguer dehors, en lui recommandant quand même de ne pas s’éloigner de plus de 500 mètres. De toute façon, avec ses petites jambes, il n’aurait pas pu aller bien loin…Peu à peu son vocabulaire s'est enrichit. Ses réponses sont devenues de plus en plus pertinentes et même intelligentes ! Moi-même, j'ai été surprise du succès de ma méthode.

Je lui ai montré tous les objets de la maison, en lui posant des questions sur leur utilisation, leur fabrication, ce que l’on devait en penser d’un point de vue pratique, philosophique, ésotérique, symbolique…A la fin de la première année, il  avait atteint un niveau qui m'a parut suffisant pour que je tente l’apprentissage de la lecture.

Je lui ai lu le poème de Baudelaire, l’Albatros, plusieurs fois, de manière qu'il pu bien s’en imprégner et lui ai demandé de le résumer. Ses débuts ont été laborieux.

Il répétait stupidement "résumé" au lieu de répondre à mes questions. Avant que j'aie pu l'attraper pour l'enfermer, il s'était sauvé ! Je l'ai appelé, je l'ai menacé de l'enfermer trois jours sans nourriture et sans leçons, mais il ne s'est pas montré. C'était un vendredi soir. Je suis allée me coucher.

J'ai mal dormi, cette nuit là. Je sentais bien que les planètes n'étaient pas de mon côté. Le lendemain matin, en partant faire des courses à la ville, je l'ai trouvé debout sur le seuil. Il était là à me regarder insolemment… Je l'ai immédiatement enfermé et je suis allé passer trois jours à la ville. J'ai fait la fête avec mes amis pour me détendre de cette contrariété imprévue.

J'étais à peine rentrée chez moi depuis deux heures que j'ai entendu une voiture qui montait le chemin. C'était une petite femme boulotte qui m'a demandé une entrevue et s'est présentée comme une assistante sociale du Conseil Régional chargée de l'Aide Sociale à l'Enfance. Elle a été très aimable. Elle m'a expliqué ce que c'était que cet organisme, dans quel but il avait été créé, et patati et patata…. Bon, c'était un exposé un peu long, mais intéressant quand même. Je me demandais où elle voulait en venir. Je ne savais pas que ce genre de chose existait, ni qu'il y eu des parents assez cruels pour maltraiter des enfants sans défense.

Je suis très naïve, au fond et je ne vois pas la méchanceté du monde. C’est sans doute pour me protéger de cette méchanceté que je me suis isolée avec mon gamin sur cette hauteur au milieu de la garrigue…. Manquer de confiance en soi revient finalement au même que manquer de confiance dans les autres et ma mère ne m’a pas tellement préparée à ouvrir mon cœur…mais je ne vais pas vous ennuyer avec de vieilles histoires… "

-"Vous ne m’ennuyez pas du tout, je vous assure…" Maman sourit :

- "Vous êtes si gentil ! Vous avez retrouvé le petit ? "

-"Pas encore, mais nous avons lancé un avis de recherche…"

-"Ne vous inquiétez pas trop. Vous savez, il est habitué à retrouver son chemin tout seul. "
-"Je n’en doute pas. Vous me parliez de votre mère ? "

-"Ca n’a plus d’importance. Je vous parlais de cette femme de l’administration. Elle demanda à voir « le petit Eric », ce sont ces mots exacts. Elle a prononcé ça sur un ton doux, vous voyez, faussement attendri, un ton que personnellement, j’appelle un ton de « sucre d’orge ». J’ai horreur qu’on bêtifie avec les enfants…

Le gamin est resté muet comme une carpe en face d'elle. Il la regardait fixement, et il n'a jamais voulu s'approcher d'elle. Elle lui a posé plusieurs questions et il n'a rien répondu du tout. Finalement elle s'est tourné vers moi : -« Il est toujours aussi silencieux ? » qu'elle a dit.
Et j'ai eu beau lui assurer que non, qu’il s’exprimait assez bien pour son âge (il avait 4 ans et demi) elle a fait une moue sceptique qui m’a irritée. Je n’aime pas qu’on mette ma parole en doute, voyez-vous. Je suis quelqu’un de franc et d’honnête. Et qu’on me soupçonne de mensonge, même sur de petites choses, sur des choses sans importance ni grande portée, me rend malade, presque physiquement malade. Je suis hypersensible, du moins en ce qui concerne l’honnêteté.

Cette femme – quand j’y repense, la moutarde me monte à nouveau au nez – me signala, comme ça, tout tranquillement, qu’elle repasserait dans un mois si son emploi du temps le lui permettait. J’ai eu beau lui signaler que bien qu’ayant apprécié sa visite, je ne l’avais pas invitée à revenir et que d’ailleurs, l’entretien de la maisonnée et l’éducation de mon fils me prenant beaucoup de temps, que je n’étais pas certaine d’être disponible, elle a insisté, n'est-ce-pas, de façon aussi grossière sur le fond qu’aimable dans la forme pour maintenir sa visite. Elle a prétendu qu’il ne s’agissait que d’une formalité administrative très courante. Sa visité m'a laissé perplexe…"

 

 5 - Eric est assis face à une femme en uniforme, dans une pièce en sous-sol. Il a rabattu le capuchon de son anorak sur sa tête et fixe les mains de la policière qui tiennent un sandwich au poulet.

-Tu en veux ? 

-C’est fait pour manger. C’est Lord Sandwich qui est à l’origine du mot sandwich et qui a inventé cet objet. C’était un grand joueur et il trouvait que c’était trop long de s’asseoir à table pour manger des choses compliquées dans des assiettes. Lord Sandwich a fait mettre de la nourriture entre deux tranches de pain et les a fait apporter par un serviteur.

Après, beaucoup de gens ont fait comme lui. Maintenant, quand les gens partent quelque part dans la nature, où ils ne peuvent pas avoir d’assiettes, ils mettent de la nourriture entre deux tranches de pain et mangent ça comme repas. 

   Eric tend la main vers le sandwich.

-Tu parles drôlement bien ! Tu en sais des choses pour ton âge ! Qui t’a appris tout ça ? 

   Eric recule sa main.

- Maman m’a appris tout ça. Elle m’a appris tout ça toute seule. 

   Eric retend la main vers le sandwich. La femme policier lui donne le sandwich, le petit le dévore avidement.

   Le petit ingurgite goulûment son repas. Un coq chante au loin. C’est un beau soir d’été et l’air est étouffant.

- Tu ne veux pas enlever ton anorak ? 

- J’ai froid. 

- Tu peux retirer ton bonnet, si tu veux. 

- J’ai froid, je vous dis. 

- Retire au moins tes bottes, tu dois mourir de chaleur. Enfin, regarde les gens autour de toi. Pourquoi ne sont-ils pas tous en anorak, comme toi, à ton avis ? 

   L’enfant hésite un moment puis brusquement se dresse d’un bond et court vers la porte. La femme le ceinture et il crie et se débat en hurlant :

- J’aime pas le noir ! J’aime pas le noir ! 

 

6  La mère est toujours assise face au psychologue :

-« La visite de cette femme a été le début de tracasseries administratives de plus en plus récurrentes, importunes, insupportables. Pour échapper à mes persécuteurs, j’avais trouvé un abri dans la garrigue, une espèce de refuge, suffisant pour que nous y tenions à deux. Il y avait malgré tout des moments de répits et j’essayais autant que je le pouvais d’intensifier les leçons pour rattraper le temps perdu à ces tracasseries.

   Nous ne sommes pas protégés contre l’administration. Elle est toute puissante. Je suis allée me plaindre au commissariat, j’ai contacté les élus : en vain. Une amie de ma sœur est maire de la commune : j’ai demandé un entretien avec elle pour lui exposer mes griefs. Elle m’a signalé que mon enfant allait avoir six ans dans trois mois et que bientôt il faudrait l’amener à l’école élémentaire à la ville, c’était obligatoire. Lorsque je lui ai dit que je comptais m’occuper seule de l’éducation du petit, elle a précisé qu’il fallait une accréditation spéciale pour cela et qu’elle doutait fortement que je l’obtienne. Cela c’est quasiment terminé en pugilat. Mais  Dieu merci, je sais rester maître de moi. 

   J’ai mis tout mon cœur à préparer, à intensifier, à complexifier mes leçons pour le gamin. Voilà comment il résumait l’Albatros au premier cours :

« C’est une grosse poule de mer qui est sur un bateau. Les marins se moquent d’elle. Ils disent qu’elle a de trop grandes ailes pour marcher, qu’elle est bonne qu’à voler et qu’en plus, elle boite ».

   C’est pathétique, non  ? Cet enfant, à presque six ans maintenant, lit Baudelaire et écrit des poèmes, un peu naïfs, certes, mais J’ai l’espoir de le voir s’améliorer avec du temps et un travail intensif. Si vous aviez écrit un roman, une nouvelle, un poème, est-ce que vous voudriez qu’on le dénature, qu’on le défigure et que l’on détruise une œuvre que vous avez mis six longues années de travail acharné à construire ? Non, n’est ce pas ? »

-« Un enfant est-il une œuvre à construire ? »

-« Mais n’en doutez pas, monsieur, n’en doutez pas ! Un enfant est une excroissance de sa mère. Il sort par la volonté de sa mère, il parle par la volonté de sa mère, il ne peut exister sans sa mère.

Un enfant mâle à plus besoin de sa mère qu’un enfant femelle. Ses testostérones qui rendent génétiquement le mâle si agressif, seront dans l'âge adulte d’autant plus contrôlable que sa mère aura veillé sur son éducation.

   Je suis une innovatrice et je sais, qu’ hélas, les inventeurs de génie, les précurseurs sont toujours seuls au début du long chemin qui mènera au changement…Mais, fatalement, un jour ou l’autre, la lumière de la vérité triomphe… C’est du moins ce qu’il faut espérer. »

 

7 - Ars-sur-Moselle, en Lorraine. Les hommes sont attablés depuis longtemps déjà. Trois heures ? Six heures ? Plus aucun d’entre eux n’est en mesure de compter.

-Et toi, Joseph, ton grand amour ? Toute l’assemblée s’esclaffa de concert.

-Il a jamais connu de grand amour, Joseph !

-Eh ben, il l’a bien fait au moins une fois, non ?

-J’ai aimé une femme, la mère de mon fils,...Elle était folle.

-T’as un fils, toi, Joseph ?

-J’en ai eu un…

-Et qu’est ce qu’il est devenu ?

-Il est mort.

-Ha ! Pardon, je savais pas…

   Joseph relève une figure avinée dans une attitude interrogatrice comme si par delà le plafond enfumé du bistrot il cherchait vers Dieu la réponse à sa question. Ses yeux troubles d’alcoolique semblent remplis de larmes. Les autres se taisent.

    Et peu à peu dans un grand silence s’installe dans la salle. On entend la porte claquer de temps en temps, car certains ne veulent plus savoir la fin de l’histoire, les autres restent et écoutent encore, mais ils fixent d’un air faussement songeur leur verre, juste devant eux ou tournent la tête ailleurs, partout, n’importe où, vers le sol jonché de mégots écrasés, vers le patron, un géant moustachu accoudé maintenant derrière son comptoir, le menton appuyé sur ses deux mains, dans une pose de petit garçon attentif.

   Il ne parle pas souvent, Joseph. Il est là, toujours à la même place et boit. Il boit du bon vin quand il a des sous et du mauvais quand il n’a presque plus rien. Mais il s’enivre. Systématiquement. Tous les soirs que Dieu fait. Et les piliers de bar qui sont là, à côté de lui, sentent bien qu’il n’est pas des leurs, que ce n’est pas un vrai alcoolique, pas un vrai habitué, parce qu’il pourrait aussi bien aller ailleurs pour se saouler, si ailleurs, ça lui convenait mieux, ou c’était moins cher, ou les gens lui foutaient encore plus la paix.

   C’est ça qu’il veut, Joseph. La paix, juste la paix que le dieu Bacchus, dont il ne connaît pas le nom, lui procure tous les soirs que Dieu fait. Il ne cause pas aux autres. On le charrie, juste un peu, de temps en temps, parce que, c’est vrai, on a l’habitude de le voir là, à la même place, tout le temps, exactement la même. Contre le mur, juste en face de la porte, toujours grande ouverte, sauf quand il fait très froid. On se moque un peu, oui, mais pas méchamment, ça non. C’est pour rigoler. Parce qu’on n’est pas bien querelleur dans le coin. C’est un petit village perdu comme il y en a tant, qui meurt peu à peu et ceux qui restent sont trop vieux ou trop résignés pour être bien méchants.

Joseph, il est pas alcoolique, ou plutôt, son alcoolisme, c’est pas ça l’important. Il pourrait tout aussi bien fumer du hachich, prendre de la cocaïne ou un jour se jeter de l’aqueduc, fierté archéologique de la commune. Il est pas des leurs. Il est pas alcoolique, il est juste désespéré.

   Aujourd’hui, la porte est fermée, il fait très froid dehors, le vent souffle fort et un groupe de client parlaient entre eux des femmes. Les gens dans ce lieu ne sont pas distingués et on est entre hommes. Alors les conversations sur les femmes, et surtout se genre de conversation sur les femmes, ça l’intéresse pas Joseph, d’habitude.

   Mais aujourd’hui, pourquoi ? Les vieux clients se sentaient l’âme poétique, ou ils avaient vu la veille un beau film à la télé. Alors aujourd’hui, ils ont parlé de premier amour, comme une assemblée de poètes romantiques, comme des jeunes gens idéalistes. Ca leur a pris comme ça.

-J’suis un con…J’ai toujours été qu’un con…L’instituteur me disait déjà que j’étais une nouille et il m’envoyait au fond, avec les cancres. Pour sûr, que j’étais un cancre et un beau cancre ! J’étais joyeux, à l’époque. Con et joyeux. Vous savez, quand on vivait dans une région viticole à mon époque, même si on n’était pas bon à l’école, on ne s’en faisait pas. Il suffisait de pas être fainéant et on pouvait gagner sa vie…Et, on sait jamais, si un jour on plaisait à la fille du patron… 

-Et ton grand amour ? Lance le patron, presque timidement.

-Elle s’appelait Jeanne et elle était folle

-Folle ? Folle comment ? Réplique le moustachu.

-Complètement folle. Mais je l’ai pas vu tout de suite…elle était si belle ! Vous pouvez pas savoir…

   Joseph fait une pause avant de continuer. Il est lancé et suffisamment clair pour qu’on comprenne ce qu’il raconte et trop bourré pour se rappeler de ce qu’il aurait dit le lendemain, peut-être, il faut l’espérer, en tout cas.

   Le méchant vent glacé souffle tout ce qu’il peut dehors et secoue doucement la porte, mais dedans, on a vraiment chaud. Quelques chaises se déplacent prudemment pour se rapprocher du conteur sans l’effaroucher. C’est un soir de grâce. Un soir comme on n’en vit qu’en rêve ou dans les réalités qui nous semblent être des illusions crées par notre mémoire, tellement elles sont curieuses, incongrues, tellement elles n’ont pas l’air raisonnable de ce qui arrive dans la vraie vie. Un soir bizarre où la vérité affleure.

-Vous pouvez pas savoir comme elle était belle et gracieuse… Avant, je chassais et une fois, je me rappelle, j’ai abattu une belle pièce. C’était un petit chevreuil que j’avais surpris. Un coup de chance, vraiment. Un chevreuil égaré ou peut-être malade. On s’est regardé un petit moment tous les deux…Et puis, j’ai tiré et je l’ai touché à la tête. Du beau tir, en plein dans le mille. Il a pas souffert, il est mort sur le coup…Mais il était gracieux et craintif et il glissait ses sabots entre les feuilles d’automne, tout en me regardant de ses grands yeux.

Jeanne, elle était comme le chevreuil, aussi belle, aussi gracieuse, aussi fragile… 

Joseph regarde devant lui, vers la porte qui frémit sous les poussées du vent.

« J’aurais jamais du tirer et j’aurais non plus jamais du toucher à Jeanne. Ca m’a porté malheur.» Personne ne rit dans la salle.

-C’était la fille de mes patrons. J’étais allé travailler loin vers le sud, pour me balader un peu, pour voir du pays, pour aller au soleil. Et je suis tombé sur elle. Elle appelait les poules pour leur donner à manger. Elle avait une voie si aiguë, si pointue ! Une taille toute fine, une chevelure toute noire avec des petites plumes blanches dedans, des plumes de duvet ! C’est comme si la foudre m’avait frappé quand j’ai vu cette femme.

On m’a dit « Qu’est-ce que tu as à la regarder comme ça, Jeanne »

On m’a dit « Elle est pas pour toi, tu t’es regardé ? »

On m’a dit « Arrête de penser à ça et viens boire un coup, c’est pas bon pour toi ».

   Mais moi, je la suivais partout. Elle me fixait toujours, elle m’observait de loin avec ses yeux noirs, là…elle se foutait de moi, je le voyais bien. Mais j’étais bien fou, à cette époque là. Je la suivais partout et tout le monde se moquait de moi. Moi, ça m’étais égal que les autres rient… J’avais du plaisir rien qu’en la regardant.

   Puis, un jour, c’était la fin des vendanges et on fêtait ça. Elle avait beaucoup bu, toute la soirée. Elle avait bu comme une folle. Elle m’a aperçu qui la regardait, de loin, comme à mon habitude. Elle m’a attiré à l’écart des autres qui chantaient, qui mangeaient. Moi, j’avais pas soif, j’avais pas faim, je ne pensais qu’à elle, je ne voulais qu’elle. Et c’est arrivé, dans un coin tranquille que j’avais repéré depuis longtemps en pleine nature. Je l’ai vue toute nue. J’ai touché sa peau. Je l’ai caressée. Elle était ivre et elle riait très fort. Moi j’étais fou de joie, j’y croyais pas, j’arrivais pas à y croire…

   Un coq chante au loin.

-Mais qu’il est con, cet animal ! S’exclame le patron. J’ai jamais vu un coq chanter à la nuit tombée ! C’est n’importe quoi !

   Les auditeurs le font taire du regard. Joseph reste silencieux. On attend. Longtemps. Lorsque Joseph fait mine de piquer du nez, un client lui dit, assez fort pour le réveiller :

-Et ton fils ?

-Ha, oui, mon fils ! Ben voilà… La vendange finie, je suis parti, évidemment. J’ai essayé d’oublier Jeanne, évidemment…Mais j’y arrivais pas… Je lui ai écrit… Elle m’a jamais répondu…

-Puis un jour…Bah !

-Il fait une grimace bizarre en tordant la bouche, moitié sourire, moitié sanglot.

-Un jour j’ai reçu une convocation du commissariat de Narbonne, je me demandais ce qu’ils pouvaient bien me vouloir.  Alors, j’ai fait mes valises et juste avant de partir, j’ai reçu une autre lettre, de l’Aide Sociale à l’Enfance. Ils voulaient me voir aussi. Ben, décidément, je suis très demandé, je me suis dit !

Il éclate de rire et son rire résonne, solitaire dans la salle silencieuse-

-Alors, je suis allé à Narbonne – je n’y avais plus jamais foutu les pieds, vous pensez bien

– Il se remet à rire et éclate plusieurs fois de rire avant de pouvoir continuer.

-Ha, putain... ! Mort de rire ! Bon, alors. Au commissariat ils m’ont dit que Jeanne avait été arrêtée. « Ha bon ? », j’ai fait. Ca me faisait de la peine pour elle. Ils m’ont dit qu’elle avait un fils et qu’ils croyaient que ce fils-là, c’était mon fils.

    Du coup, j’ai manqué m’évanouir. Ils ont été très sympas, ils m’ont offert du cognac, ils m’ont emmené dans une salle avec un psychologue. Ils m’ont fait faire des tests ils m’ont mis un coton-tige dans la bouche. « C’est pour voir si c’est bien vous le père » ils m’ont dit. Le psychologue aussi a été très gentil. Ils ne m’ont pas permis de voir Jeanne, c’est peut-être mieux comme ça. Mais ils m’ont dit de rester à la disposition de la justice.

   J’ai visité Narbonne. Je suis allé dans les musées, je me suis baladé un peu partout. C’était comme des vacances, mais j’avais surtout dans la tête Jeanne en prison et peut-être que j’avais un fils. En fait, c’était vrai. C’était mon fils qu’ils m’ont dit par téléphone. Ils m’ont demandé si je voulais le reconnaître. « Bien sûr que oui, je veux le reconnaître !  » J’ai dit.

   Ils m’ont fait remplir plein de papiers et la semaine suivante, je suis allé dans un foyer de l’Aide Sociale à l’Enfance dès que j’ai su où il était. Il fallait que je voie mon fils, vous comprenez…

   La femme qui m’a reçue m’a demandé comment il s’appelait et quand je lui ai dit « Eric Bienvenu », elle a changé de visage.

-Je ne sais pas comment vous dire ça, monsieur…Votre fils ne va pas bien…

-Il est malade ? Je lui ai demandé.

-Non, pas malade…Et elle s’est tue. Alors j’ai compris qu’il était mort. Elle aussi, elle a été très gentille. Elle m’a tout expliqué, mieux que les policiers. Elle a tout répété plusieurs fois, comme si elle voulait être sûre que je comprenne bien. Ca me faisait si mal, SI MAL…Mon petit Eric…Eric…Pauvre petit Eric…

J’ETAIS PAS LA ! J’ETAIS PAS LA !

Quand Joseph a finit de pleurer, il n’y a plus grand monde dans le troquet.

   Le patron et sa femme sont derrière le bar et Joseph tout seul à sa place, en face de la porte. Eux seuls entendent la fin de l’histoire.

-« Il s’est mal acclimaté au foyer » - c’est ce qu’a dit la femme –

-Les autres enfants…Ils se sont moqués de lui…Il s’est fait battre, ils l’appelaient la poule mouillée. Ils l’ont persécuté. Il était pas comme les autres…Il était bizarre, mon gamin. Je me demande de qui il tenait ça. Quand je suis arrivé enfin, ça faisait déjà une semaine qu’il était mort. Il m’a laissé un mot. Je ne sais pas ce que ça veut dire. JE VEUX PAS LE SAVOIR !

 

8 - « Il est parti ? » demande la patronne ? « Il a laissé son papier ! Il faut le rattraper !  »

Le patron, qui regarde par la fenêtre la silhouette de Joseph s’éloigner en direction du grand aqueduc répond avec brusquerie à sa femme :

-« T’inquiète pas, t’inquiète pas, maman, il le reprendra demain, son papier. »

Sur la table de bistrot une feuille quadrillée avec quelques mots, tracés d’une écriture enfantine :

 

L’albatros est un oiseau des mers.

C’est un grand oiseau, tellement grand qu’il ne peut pas marcher.

Alors il regarde le pont du bateau.

Il voit les gens autour de lui qui rient.

Lui ne sait pas rire.


FIN

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