Dialogue avec la souffrance

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A la terrasse d'un café :
-Excusez-moi, monsieur, je n'ai pas voulu mettre une cerise dans votre verre. C'est un verre de Cherry ? de Bourbon ? de Limonade ?
-Ma pauvre madame, mais vous êtes idiote : c'est un grand verre de sang que je bois là. Regardez la couleur, évaluez la matière, sentez-moi le parfum enivrant de la mort en marche !
-En marche ? Pourquoi en marche ?
-Car la personne à qui appartient ce sang n'est pas encore tout à fait morte : je la torture en ce moment même chez moi, à deux pas d'ici.
-Et vous êtes venu déguster votre verre de fluide vital au soleil. On ne vous a rien dit ?
-A quel sujet ?
-Les bistrotiers de la capitale sont très pointilleux quand aux usages. Ils ne permettent pas que des boissons venues de l'extérieur franchissent les limites de leur territoire. Vous leur faites du tort.
-Moi, madame, je mets un point d'honneur à m'efforcer de ne faire de tort à personne. Quand je le fais, c'est à mon insu.
-Vous êtes là à votre insu ?
-Je suis là parce que je cherchais un coin tranquille pour y déguster la mort.
-Ha ! Regardez ! Votre amie s'approche. Je reconnais sa longue pélerine, son vaste capuchon et sa physionomie riante !
-Elle est en retard. Mon ami exsangue l'attend depuis déjà presque un an. Plus l'on tient à la vie plus la mort se fait attendre. C'est une start très capricieuse.
-JE VIENS POUR LE BISTROTIER.
-Et mon ami, alors ?
-Et son ami, alors ?
-IL ATTENDRA ENCORE. SON TEMPS N'EST PAS VENU.
Moi : Et qui vous informe, madame la mort, quand le temps est venu ?
-PERSONNE. JE SAIS CES CHOSES. JE NE PARTAGE MA CONNAISSANCE QU'AVEC LES MOURANTS....BISTROTIER ! BISTROTIER ! TON HEURE EST VENUE !
Le bistrotier, arrivant de l'arrière salle :
-Oui, oui, ça vient !
-Moi : Le pauvre homme ! Il ne sait pas ce qui l'attend !
-Le buveur de sang : Après tout ce n'est qu'un bistrotier...Comme d'habitude, les imbéciles passent avant.
-Moi : Vous êtes écoeurant
-Le buveur de sang : Il est naturel que je vous répugne. La mort est une gentille fille. Je suis bien plus cruel : je m'appelle souffrance.
En disant cela il me découvrit un sourire carnassier de dents pointues....Je me suis enfuie. Je cours encore et les gens se retournent sur moi et cherchent des yeux mon assaillant. Mais il n'a pas besoin de courir pour me rattraper facilement et je le sais, ce qui ne m'empêche pas de galoper encore plus vite, sautant par dessus les maisons, les arbres et tous les curieux comme une puce géante. A force de sauter de peur, j'attendrai peut-être bientôt le ciel et me perdrai dans le bleu sauvage de l'azur sans âme.

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