"Des éclairs" et "Je m'en vais"

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J’aime bien Jean Echenoz. Le premier roman que j’ai lu, « Des éclairs », raconte la vie de l’ingénieur Nikolas Tesla et j’ai beaucoup aimé. Echenoz cicèle la langue. C’est plus que bien écrit, c’est écrit avec une virtuosité stupéfiante.

Nikola Tesla est un grand surdoué qui fait preuve, dès sa prime enfance, d’un caractère impossible. Il est peu affectif, seulement préoccupé de ses recherches et des applications des nombreuses découvertes qu’il ne tarde pas à faire. Il découvre le courant alternatif et aussi :

« La radio. Les rayons X. L'air liquide. La télécommande. Les robots. Le microscope électronique. L'accélérateur de particules. L'Internet. J'en passe »

 Mais, comme beaucoup de génies, trop obsédés par leurs idées fixes, il est naïf et se fait déposséder de ses inventions, rouler dans la farine, ruiner…etc. et comme la plupart des génies, il est haï par la plupart de ses contemporains.

Il finit par devenir un monomaniaque des pigeons. Il passe son temps à recueillir, à hospitaliser dans sa petite chambre d’hôtel, à soigner, à chouchouter tous les volatiles blessés qu’il trouve un peu partout, dans la rue. Lui qui toute sa vie fut un « pigeon », lui que ses semblables ont sucé jusqu’à la moelle et ruiné à mort, au point de l’empêcher de travailler et de tarir chez lui l’étincelle de la création, fini par se passionner pour des volatiles stupides et roucoulant et leur donne une affection qu’il n’a jamais eu l’occasion de donner à personne.


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Je viens de finir « Je m’en vais » et je suis un peu plus réservée. C’est toujours merveilleusement écrit, avec des trouvailles de styles stupéfiantes, mais je ne peux pas m’empêcher de trouver cela froid. Pourquoi Echenoz adopte-t-il un ton si détaché, si « académique », si esthétisant ?

Dans « Je m’en vais », un galeriste dont les affaires périclitent se lance dans une expédition vers le nord du Canada pour récupérer une cargaison d’œuvres inuit dans un bateau échoué là il y a 50 ans et resté bloqué dans les glaces depuis. Celui qui l’a mis sur le coup, qui lui a soufflé d’entreprendre cette expédition, son assistant meurt avant qu’il parte dans des circonstances mystérieuses…Ferrer (c’est le nom du galeriste) est un homme à femmes et l’on suit ses différentes aventures féminines, les différentes pérégrinations polaires, les ennuis de santé. Parallèlement on suit un certain Baumgartner dans ses magouilles peu claires, dans son errance de meublé en meublé, d’hôtel en hôtel à travers la France. Hé bien, oui, c’est merveilleusement écrit…mais je ne suis pas passionnée par les aventures de Ferrer.

Cet extrait est très drôle. Les textes drôles sont suffisament râres pour qu'on y prête attention. Ferrer est invité à l'enterrement de son assistant Delahaye et il ne sait pas comment on se sert d'un goupillon en paraille circonstance :

"Ferrer s'apprête à voir s'incliner le monde lorsque la veuve lui pince le bras, désignant le cercueil du menton en haussant les sourcils. Comme Ferrer fronce les siens incompréhensivement, la veuve hausse et désigne de plus belle tout en le pinçaint plus fort et le poussant. Il semble donc que ce soit à lui d'agir. Ferrer se lève, le monde le regarde, Ferrer est bien embarrassé mais il s'avance. Il ne sait comment faire, il ne l'a jamais fait.

   L'appariteur lui tendant le goupillon, Ferrer s'en empare sans être sûr de le saisir dans le bon sens puis se met à l'agiter inconsidérément. Sans vouloir dessiner de figures particulières dans l'air, pourtant il forme quelques cercles et barres, un triangle, une croix de Saint-André, marchant en rond tout autour du cercueil sous les yeux étonnés du monde, sans savoir quand ni comment s'arrêter jusqu'à ce que le monde commence à produire des murmures et que, sobrement mais fermement, l'appariteur l'arrime par une manche pour le rapatrier vers sa chaise du premier rang. Or en cet instant, surpris par la poigne apparitrice, Ferrer brandissant toujours l'aspergès le lâche : l'objet s'en va cogner le cercueil qui sonne creux sous le choc.

[...] Prenant le parti de s'approcher d'elles, Ferrer dut se frayer un passage parmi les assistants qui s'attardaient par petits groupes comme à la sortie du théâtre, qui se retournèrent sur son passage comme quand on reconnaît l'acteur de la scène du goupillon."

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