Christine de Suède

Publié le

 

Dissimuler8-copie-1.gif

 

"Ne pas savoir dissimuler, c'est ne pas savoir vivre"

Christine de Suède

 

  Christine de Suède, en parlant de « savoir vivre », voulait sûrement parler de la politesse, du respect, de la modération, etc. qualités qui nous permettent de vivre en paix avec les autres, s’ils ont autant de savoir vivre que nous-mêmes.

   Le problème, c’est que je ne sais pas si, à l’époque, on utilisait déjà le terme de « savoir vivre » pour dire « bien élevé ». Je pencherais plutôt vers la négative, car la citation dit : « ne savoir pas vivre » au lieu de « ne pas savoir vivre », ordre qui vient plus naturellement s’il s’agit de l’expression moderne. Dans le doute, je ne serai pas prudente et je supposerai que l’expression n’existait pas encore.

   Je préfère d’ailleurs la citation dans cette acception, car la signification y gagne en extension et « ne savoir pas vivre » ne se limite alors plus à la simple politesse, mais fait allusion à « un art de vivre » en général. Autrement dit, la citation nous dirait, d’après moi, qu’il faut savoir maîtriser ses émotions pour se garder un « jardin secret » et non que le mensonge est une bénédiction : il est ici question de "dissimulation" et non de "mensonge".

  La codification du comportement va bien sûr à l’encontre de la sincérité de l’individu, mais la question qu’il faudrait se poser est celle-ci : Que serait un individu totalement sincère, et ne se rapprocherait-il pas d’un animal sans langage ? La subtilité de son langage parlé ne serait-elle pas affectée de cette parole « à fleur de peau » ? L’homme, de par l’existence d’un inconscient, peut  non seulement mentir à ses semblables consciemment, mais également leur mentir sans en avoir une claire conscience, mais aussi (et surtout)se mentir à lui-même, les subdivisions perméables de son psychisme lui permettant des subtilités presque infinies par rapport à la vérité de ce qu'il a véritablement appréhendé.

  A ce propos, je voudrais ici placer une réflexion portant sur les rapports entre l'intelligence (que je définirais ici comme la capacité à se poser des question pertinentes - c'est-à-dire conformes à "ce qu'il y a à résoudre dans une époque donnée"-et pouvoir y donner au moins des réponses partielles) et la morale, par exemple en s'interdisant d'être plus mensonger qu'il n'est strictement nécessaire pour sa survie. Je suis étonnée que beaucoup de contemporains semblent considérer que la capacité de mentir habilement est une démonstration de pouvoir et de maîtrise de soi et ne voient pas que lorsqu'on ment, on se nuit à soi-même autant qu'aux autres.

   Mais la capacité en soi contre laquelle on travaille en produisant un mensonge, ce n'est que sa capacité de réflexion vraie...Il est certain que celle-ci n'est pas d'une très grande utilité pratique pour le commun des mortels. En effet, plus l'on prend l'habitude de mentir consciemment aux autres, plus l'on prend l'habitude également de se mentir à soi-même : c'est un mécanisme inévitable. Nous sommes, du point de vue psychique, des espèces de vases communiquants, et l'individu le plus monstrueusement égoïste qui soit, le moins empathique, se définit quand même par rapport à ses semblables.

   Chaque fois que je me suis trouvée dans l'obligation de mentir (par exemple lors d'un "entretien d'embauche"), j'ai toujours vécu cela non comme un triomphe personnel, mais au contraire comme une contrainte insupportable, une atteinte à ma liberté. L'obligation de mensonge du dominé et une sorte de prostitution forcée de la pensée. Ce poison de l'inauthenticité de la réflexion et de la pensée entre alors en nous, si l'on ne s'en méfie pas, et affecte notre liberté de réflexion.

   Pour le dire de façon synthétique, on pourrait dire que le mensonge rend stupide. Le mensonge est toxique et, s'il est nécessaire dans une société d'autant plus violente du point de vue symbolique qu'elle tente d'être pacifique du point de vue des violences physiques, il est à utiliser avec modération, dans le propre intérêt du menteur potentiel.

   La sensibilité et les émotions peuvent, et à mon avis doivent, être éduquées. Le « savoir vivre », à mon avis, consiste précisément à savoir dans quel cas il vaut mieux mentir, dans quel cas dissimuler ses émotions, dans quel cas taire ce que l’on sait ou se que l’on projette de faire, etc. C’est le savoir de « l’homme prudent »qu’Aristote pose comme modèle. Dans tous les cas, le mensonge doit être un recours exceptionnel et, à mon sens, chez l'"homme honnête", devrait provoquer un intense malaise.

   L’homme prudent sait juger de l’attitude à avoir dans tel ou tel cas et c’est son expérience et sa réflexion qui l’instruit. Comme le dit Stendhal : « On peut acquérir du savoir dans la solitude, mais jamais du caractère ».

Commenter cet article