Amour

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L’amour, cet imposteur


Plus on entend parler d’un sentiment, moins on à l’occasion de le voir en exercice. Par exemple, en ce moment on entend parler de « solidarité » et jamais peut-être il n’y a eu moins de solidarité effective. Cela ne veut pas dire que lorsqu’on ne parle pas d’un sentiment, il s’épanouit, se dilate et prend son envol, libéré de l’hypocrisie plombante du langage.


Quand on parle d’un sentiment, c’est que le modèle de comportement qu’il véhicule est actif et constitue un idéal à atteindre. Par exemple, on ne parle plus aujourd’hui de « charité chrétienne » et aux siècles où on en parlait, cette vertu devait être aussi rare qu’elle l’est maintenant. Mais le fait qu’on en parlait, qu’elle était présente dans les discours, les écrits, les discussions, nous dit qu’elle constituait un modèle.

Comme il est plus facile de parler que d’agir, je crois que le langage sert de « soupape » pour évacuer la culpabilité et évite de se donner la peine d’agir. Le mot remplace la chose.


Par contre, lorsqu’un sentiment très naturel à l’homme est « tabou » le mouvement idéologique de la société aspire en secret à sa disparition. En ce moment, le mot « amitié » est particulièrement tabou. Et ce qui emporte mon opinion à ce sujet, c’est la tentative de perversion du mot « ami ». Au lieu de désigner une personne à laquelle on est profondément attachée, la perversion des réseaux sociaux tente d’en faire l’équivalent de « copain », de « connaissance », de « relation ». Mais la nature reprend toujours ses droits et la foule utilise souvent les outils informatiques fournis par le libéralisme ambiant pour les détourner. Patience, donc…


On entend parler d’amour à tous les coins de rue. C’est une véritable orgie. Ca m’emmerde, l'amour version moderne. Comme Platon l’avait déjà remarqué, à peu près tout ce qu’on dit vulgairement de l’amour est faux.


Il est présenté comme un sentiment sublime qui transcenderait tous les autres et régnerait dans le monde des affections humaines tel Jupiter fédérant sa bande de dieux païens. En réalité il est souvent secrètement sordide.


L’amour transcenderait les classes sociales. Ridicule : le premier critère (peut être inconscient, il est vrai) pour plaire est d’être socialement valorisé et valorisant. Dans l’amour, on identifie en quelque sorte l’autre à soi-même et rares sont les personnes qui souhaitent s’identifier à un Rmiste ou au clodo du coin.

Il est mythifié comme un mystère merveilleux dont la sublime mécanique nous demeurera toujours inconnue. En réalité, l’attirance est très clairement régie par des lois naturelles et sociales. Le but secret de tout ce battage autour d’un sentiment aussi superficiel est bien sur d’assurer la reproduction de l’espèce et accessoirement, de nier que d’autres lois que celles du corps régissent nos attachements mutuels, du moins tant qu’il ne s’agit pas de sexualité.

Car on ne peut plus dire qu’on « aime » un ami, une copine : on serait soupçonné de nourrir secrètement des désirs physiques inavouables envers celui-ci. Pour le dire autrement, Montaigne, avec son « Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne peut s'exprimer qu'en répondant : "Parce que c'était lui, parce que c'était moi" » se ferait difficilement comprendre du commun des mortels.

L’amour et l’amitié se livrent une guerre au sein du langage. L’amour tel qu’il est présenté dans les médias isole l’individu dans un cocon protecteur et opaque : qui ne vit qu’en couple, sans aucune vie sociale, se coupe du monde, tout en ayant sa dose de chaleur humaine à portée de main, grâce à son cher et tendre. Le mot « amour » tel que l’idéologie dominante veut nous le présenter, veut chasser l’amitié de son champ sémantique : plus d’amitié dans l’amour, sinon ce n’est pas de l’amour pur jus. Il me semble au contraire que lorsqu’il n’y a aucune amitié dans l’amour, il ne reste pas grand-chose, sauf en ce qui concerne la reproduction de l’espèce et encore le suivi du produit humain risque de faire défaut sur le long terme.

La notion d’amour, telle qu’elle est présentée dans les médias, est véritablement écœurante d’hypocrisie et de fausseté. L’amour version moderne avance, outrageusement maquillé, déguisé en petit cupidon joufflu pour nous planter sa flèche quelque part avec un sardonique petit rire d’hypocrite…

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