Le têtard

Publié le par Gorky


  Je suis née dans la fange parmi mes nombreux frères et sœurs. Nous nous pressions l’un sur l’autre, enfouis et protégés par une vase épaisse. Je fus la dernière à sortir de mon œuf. Des immensités sillonnées de prédateurs cruels m’attendaient ; des étendues froides semées de bouches d’ombre et des traîtres réseaux blancs qui traversaient quelquefois l’eau glauque de notre refuge. Je sorti du couvert des algues un jour où le soleil laissait tomber vers nous quelques uns de ses rayons dorés.

   Je m’amusais longtemps à errer entre les taches jaunes. Je me risquais même à la surface pour entrevoir l’immensité bleue où brillait le rond minuscule de la lointaine clarté qui nous parvenait comme en rêve. Prise de fantaisie, j’essayais de gober quelques petites bêtes qui zébraient la surface. Mes frères et sœurs étaient partis très loin, de l’autre côté avec les grenouilles adultes.

   Moi, têtard solitaire, j’explorais seule les bas et les hauts de notre demeure. Soudain mes nageoires furent enserrées dans le piège blanc ; et j’étais si pesante, tout à coup ! Tout le poids de l’immensité bleue semblait m’écraser. Impossible de respirer. De terribles bruits secouaient l’air ; ils venaient d’énormes créatures bariolées aux gestes brutaux. -« J’en ai un ! J’en ai un ! »

   Des yeux grands comme deux fois mon corps m’observaient, et leur soleil était noir et brillant. Je perdis connaissance.
   Je repris conscience dans l’eau. Quelques frères et sœurs étaient là, avec moi, tout près. Ils nageaient comme des fous de tous côtés et se heurtaient à un obstacle invisible. Nous étions prisonniers des monstrueuses créatures de la surface.
   Passée une semaine, tous ceux de mon espèce étaient morts, moi seule restait. On me nourrissait énormément. C’est sans doute pour cela que des pattes me poussèrent sur les flancs. Mon visage se forma. Je devins grenouille. 
   Souvent la gueule du plus petits des monstres bariolés m’envoyait des signaux sonores. Elle m’avait même donné un nom : Jupiter.

   Je venais de plus en plus souvent effleurer la surface. Maintenant, l’air libre m’était aussi familier que l’eau. Un beau jour, mon maître fit flotter une immense feuille à la surface du bocal. Quelle joie ! Assise sur ma feuille, petite grenouille verte, j’observais le monde des hommes de mes yeux feutrés.

   Soudain, un grand élan de bonheur me traversa et j’ouvris une bouche immense. L’enthousiasme me faisait vibrer.
    -« Maman ! Viens voir ! Maman ! Jupiter chante ! Il chante. Je te jure, Regarde ! Regarde ! »

    Et tandis qu’ils me fixaient de leurs yeux étonnés, j’entamais encore un autre chant. Puisque c’est comme ça que cela s’appelle.

Commenter cet article